Le Château du Creux est une demeure familiale, pas un musée. Ce qui le distingue, c’est que la même lignée le tient depuis le XIVe siècle, transmis par héritage et par alliance : des La Faye aux Fougières, des Fougières aux Nicolay.
Au XIVe siècle, le fief du Creux est tenu par la famille de La Faye ; le 29 décembre 1407, Hélion de La Faye en rend hommage au duc de Bourbon. En 1519, Jeanne de La Faye épouse Gilbert de Fougières, qui acquiert en 1546 de son beau-frère la terre et seigneurie du Creux. Le domaine reste dès lors aux Fougières, presque sans interruption : c’est l’un d’eux, François-Marie de Fougières, sous-gouverneur des enfants de France, qui fait venir Nicolas-Martial Foacier dans les années 1770. Son fils Louis-Joseph, envoyé en émigration à douze ans en 1791, recouvre le domaine en 1802 ; sa fille unique, Adélaïde-Hyacinthe, épouse en décembre 1837 le marquis Christian de Nicolay, dont les descendants habitent toujours le château. Trois noms en sept siècles, passés de l’un à l’autre par des mariages : c’est cette manière de transmettre, plus que la durée elle-même, qui distingue le Creux des châteaux achetés et revendus au gré des successions.

Séjourner au Creux, c’est être l’hôte d’une demeure vivante, non le visiteur d’un monument figé. Les salons ont été habités par les mêmes familles pendant des siècles ; le parc est entretenu comme il l’a toujours été ; la bibliothèque conserve des ouvrages que personne n’a pris le temps de cataloguer entièrement. Le mobilier, réuni au XIXe siècle après les ventes de la Révolution, n’a pour une bonne part jamais quitté les pièces pour lesquelles il avait été choisi, ce qui donne aux intérieurs une cohérence qu’un ameublement reconstitué ne pourrait pas imiter.
C’est cette présence, discrète et attentive, qui fait la différence : on n’y visite pas le passé, on y séjourne dans une histoire encore en cours. Les propriétaires actuels, descendants directs de la maison de Nicolay, vivent au château à l’année et partagent une partie de leur demeure avec leurs hôtes, sans jouer un rôle de figurants en costume d’époque. Le confort a été modernisé (chauffage, salles de bain, connexion internet) sans que cela n’efface le caractère du XVIIIe siècle des pièces concernées.
Ouvrir une demeure de famille à des hôtes pose une question que peu de propriétaires de châteaux résolvent de la même façon : où placer la limite entre les pièces privées et celles qu’on montre ? Au Creux, cette limite est claire et stable d’une saison à l’autre. Les appartements privés de la famille restent fermés aux hôtes, en toutes circonstances, chambre d’hôtes comme privatisation. Les pièces de réception, en revanche, s’ouvrent selon la formule choisie : largement pour une privatisation qui vide le château de toute autre activité, plus ponctuellement pour un séjour en chambre d’hôtes où la vie de famille continue en parallèle. Cette organisation, pensée avant tout pour préserver l’habitabilité du lieu à long terme, explique pourquoi certaines demandes ne peuvent pas toujours être satisfaites : la maison reste une maison avant d’être un lieu de réception. Cette priorité ne se négocie pas, quelle que soit l’ampleur de la réservation.
Dans le vocabulaire généalogique français, une « maison » désigne une famille noble identifiée par son nom patronymique, transmis en priorité par les hommes mais pouvant, comme au Creux, passer par une descendante lorsque la lignée masculine s’éteint ou qu’une alliance le prévoit. La maison de Nicolay reçoit ainsi le château du Creux en 1837 non par achat mais par le mariage d’Adélaïde-Hyacinthe de Fougières, fille unique de Louis-Joseph, avec le marquis Christian de Nicolay. Le nom se retrouve aujourd’hui dans plusieurs éléments du domaine, dont la suite qui le porte dans la Maison du Régisseur. Porter un nom de famille ancien ne dispense d’aucun des travaux d’entretien qu’exige une demeure classée : c’est une transmission de responsabilités autant que de patrimoine, avec son lot de toitures à refaire et de devis à comparer, loin de l’image d’un héritage qui se contenterait d’exister.
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